Texte de Karima BOUDOU :




Qui est Soufiane Ababri ? 
Les travaux de Soufiane Ababri fournissent des éléments de réponse volontairement divergents et incomplets à cette question quelque peu irritante. Ababri sonde des questions abyssales et tentaculaires, telles celles de l’après post-colonialisme, de la représentation théâtrale, des pratiques performatives. Il s’y engouffre délibérément et revient à la surface avec des bribes de possibles utopies.

Qui est Hassan II ?
Ababri effleure des éléments de réponse tout en cherchant à sonder la construction de cette identité complexe et par extension la construction d’une identité nationale (en l’occurrence celle du Royaume du Maroc). Le défi de H2 est une installation mettant en scène des exemplaires déchiquetés des mémoires d’Hassan II, Le défi. Ababri scrute a posteriori et avec aversion la pensée hassanienne, qui exhortait à un « Défi à l'ignorance, à la misère, à la faim, au sous-développement et aux bidonvilles; défi aux cataclysmes et aux maladies; défi aux séquelles du colonialisme, aux luttes politiques stériles (…) ». Il met en pièces ces mémoires et théâtralise par là-même au sein du white cube la construction complexe d’un moi ayant une infinité de parties extensibles. 

Où le théâtre commence t’il ? 
Les travaux de Soufiane Ababri se construisent par strates au travers d’un vocabulaire théâtral. Les objets qui ont pu est un dispositif que l’artiste a installé au sein de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. L’œuvre présente des fragments d’un objet en plâtre brisé, la surface de cet objet ayant été photographiée au préalable. Ababri met en scène ces fragments sur des socles, implantations que l’on trouve usuellement dans les espaces d’exposition et projette l’image de l’objet (l’avant) sur les socles supportant les nouvelles ruines (l’après). Ce paysage de formes dans un white cube, il l’envisage comme des ruines, stade logique venant après la construction. La ruine serait alors une étape et non une fin en soi, une étape contenant les débris qui le stimulent. Les objets qui ont pu est un théâtre physique, où les objets sont en représentation par strates, Ababri convoquant ainsi toutes les parties : l’artiste, le spectateur, l’institution dans une pièce de théâtre où tous les actes se joueraient simultanément. Le spectateur pourrait ainsi tourner autour de la scène, à l’image du spectateur tel qu’il est envisagé dans la conception brechtienne du théâtre.
  
Où est la performance chez Soufiane Ababri ?
La mort du Minotaure est une performance dans laquelle Ababri détruit des objets, répondant ainsi à des critères d’énergie. Il met en scène ces objets dans l’espace d’exposition, un moniteur vidéo retransmettant l’action et créant par là-même la mise en abîme d’une situation. Il entend avec cette œuvre favoriser l’action au détriment de critères de qualité, mis à mal par l’improvisation et l’accumulation des ruines de la performance dans l’espace d’exposition.
L’exotisme est-il toujours d’actualité ?
La vidéo Deus ex machina est un projet conçu comme une boîte noire conceptuelle et métaphorique. Montrée avec parcimonie, et vouée à ne plus être montrée du tout, cette vidéo est à envisager comme une black box conceptuelle, un document référent sur lequel l’artiste effectue des retours réguliers. Emaneront de cette black box de manière improvisée des objets, sculptures, vidéos ; autant d’éléments qui font de Deus ex machina un référent dans le travail de Soufiane Ababri. Cette vidéo adopte volontairement un style documentaire analysant un souvenir d’enfance, celui de l’homme à la caméra. L’homme à la caméra est l’Autre, l’occidental qui, au Maroc photographie avec curiosité les indigènes et qui le soir procéderait à l’amputation des photographiés par les outils technologiques. Ababri remet en jeu ces bribes  d’histoire personnelle, d’imaginaire collectif en présentant un flot d’images insistantes au travers d’un montage aléatoire. Deus ex machina met en lumière des fragments de corps, invoquant ainsi un retour vers des souvenirs d’enfance et un « après » de ces souvenirs par la posture d’ex colonisateur qu’Ababri endosse sciemment en sortant de lui-même. L’homme à la machine, tel qu’il est appréhendé par l’artiste, n’a pas le mot de la fin, en cela que le dénouement n’est pas de son ressort… L’exotisme, est-il donc toujours d’actualité ? Il est clair qu’Ababri le met en jeu, mais de manière tacite : c’est un exotisme rejeté mais présent en filigrane.

Soufiane Ababri construit progressivement une œuvre complexe et en devenir, formulant ainsi des propositions utopiques et fragmentées du monde. Ses œuvres sont des tentatives, autant de questionnements divergents à la mesure de notre inconséquence et des chocs subits par une génération. 


                          

       Karima Boudou





 Feu SM le Roi Hassan II, Le défi, Paris, Editions Albin Michel, 1 avril 1976, 288 pages.

 Ibid.